IX
HERMES

 

1. Oui, les statues, ô Asplèpios ; vois-tu comme tu manques de foi ? Les statues animées, pleine de sentiment et d’aspiration, qui font tant et de si grandes choses ; les statues prophétiques, qui président l’avenir par les songes et toutes sortes d’autres voies, qui nous frappent de maladies ou guérissent nos douleurs selon nos mérites. Ignores-tu, ô Asclèpios, que l’Egypte est l’image du ciel, ou plutôt, qu’elle est la projection ici-bas de toute l’ordonnance des choses célestes ? S’il faut dire la vérité, notre terre est le temple du monde. Cependant, comme les sages doivent tout prévoir, il est une chose qu’il faut que vous sachiez : un temps viendra où il semblera que les Egyptiens ont en vain observé le culte des Dieux avec tant de piété, et que toutes leurs saintes invocations ont été stériles et inexaucées. La divinité quittera la terre et remontera au ciel, abandonnant l’Egypte, son antique séjour, et la laissant veuve de religion, privée de la présence des Dieux. Des étrangers remplissant le pays et la terre, non-seulement on négligera les choses saintes, mais, ce qui est plus dur encore, la religion, la piété, le culte des Dieux seront proscrits et punis par les lois. Alors, cette terre sanctifiée par tant de chapelles et de temples sera couverte de tombeaux et de morts. O Egypte, Egypte ! il ne restera de tes religions que de vagues récits que la postérité ne croira plus, des mots gravés sur la pierre et racontant la piété. Le Scythe ou l’Indien, ou quelque autre voisin barbare habitera l’Egypte. Le divin remontera au ciel, l’humanité abandonnée mourra toute entière, et l’Egypte sera déserte et veuve d’hommes et de Dieux.

 

2. Je m’adresse, à toi, fleuve très-saint, et je t’annonce l’avenir. Des flots de sang, souillant tes ondes divines, déborderont tes rivages, le nombre des morts surpassera celui des vivants, et s’il reste quelques habitants, Egyptiens seulement par la langue, ils seront étrangers par les mœurs. Tu pleures, ô Asclèpios ! Il y aura des choses plus tristes encore. L’Egypte elle-même tombera dans l’apostasie, le pire des maux. Elle, autrefois la terre sainte, aimée des Dieux pour sa dévotion à leur culte ; elle sera la perversion des saints, l’école de l’impiété, le modèle de toutes les violences. Alors, plein du dégoût des choses, l’homme n’aura plus pour le monde ni admiration ni amour. Il se détournera de cette œuvre parfaite, la meilleure qui soit dans le présent comme dans le passé et l’avenir. Dans l’ennui et la fatigue des âmes, il n’y aura plus que dédain pour ce vaste univers, cette œuvre immuable de Dieu, cette construction glorieuse et parfaite ensemble multiple de formes et d’images, où la volonté de Dieu, prodigue de merveilles, a tout rassemblé dans un spectacle unique, dans une synthèse harmonieuse, digne à jamais de vénération, de louange et d’amour. On préfèrera les ténèbres à la lumière, on trouvera la mort meilleure que la vie, personne ne regardera le ciel.

 

3. L’homme religieux passera pour un fou, l’impie pour un sage, les furieux pour des braves, les plus mauvais pour les meilleurs. L’âme et toutes les questions qui s’y rattachent, - est-elle née mortelle, peut-elle espérer conquérir l’immortalité ? – tout ce que je vous ai exposé ici, on ne fera qu’en rire, on n’y verra que vanité. Il y aura même, croyez-moi, danger de mort pour qui gardera la religion de l’intelligence. On établira des droits nouveaux, une loi nouvelle, pas une parole, pas une croyance sainte, religieuse, digne du ciel et des choses célestes. Déplorable divorce des Dieux et des hommes ! il ne reste plus que les mauvais anges, ils se mêlent à la misérable humanité, leur main est sur elle, ils la poussent à toutes les audaces mauvaises, aux guerres, aux rapines, aux mensonges, à tout ce qui est contraire à la nature des âmes. La terre n’aura plus d’équilibre, la mer ne sera plus navigable, le cours régulier des astres sera troublé dans le ciel. Toute voix divine sera condamnée au silence, les fruits de la terre se corrompront et elle cessera d’être fécondée, l’air lui-même s’engourdira dans une lugubre torpeur. Telle sera la vieillesse du monde, irréligion et désordre, confusion de toute règle et de tout bien.

 

4. Quand toutes ces choses seront accomplies, ô Asclèpios, alors le seigneur et le père, le souverain Dieu qui gouverne l’unité du monde, voyant les mœurs et les actions des hommes, corrigera ces maux par un acte de sa volonté et de sa bonté divine ; pour mettre un terme à l’erreur et à la corruption générale, il noiera le monde dans un déluge, ou le consumera par le feu, ou le détruira par des guerres et des épidémies, et il rendra au monde sa beauté première, afin que le monde semble encore digne d’être admiré et adoré, et qu’un concert de louanges et de bénédictions célèbre encore le Dieu qui a créé et restauré un si bel ouvrage. Cette renaissance du monde, ce rétablissement de toutes les bonnes choses, cette restitution sainte et religieuse de la nature aura lieu après le temps fixé par sa volonté divine et partout éternelle, sans commencement et toujours la même.

 

Extrait de Hermès Trismégiste,

Traduction de Louis Ménard,

Ed. Trédaniel, p. 147 à 150.

 

Discours d'initiation ou

Asclepios,

Livre II

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